En 1966, Mao Zedong, un des dictateurs les plus sanguinaires de l’Histoire, dégoupille sa Révolution Culturelle. Apocalypse. Des millions de Chinois passent de vie à trépas sans connaître les bienfaits de cette purge immonde.
Au même moment, aux antipodes, géographiques et intellectuels, de cette agitation, l’auteur de ces lignes sillonne les chemins creux qui cernent un village manceau de 700 et quelques habitants.
Partout des paysans (cette catégorie socio-professionnelle représente alors 17% de la population active) s’affairent, sèment, cultivent, récoltent, engrangent, certains avec des tracteurs rouge (Mc Cormick), vert (John Deere), bleu (Ford) ou même orange (Renault). Tous sont flambants neufs et soulagent sensiblement la pénibilité des travaux. Merci «le crédit à bricoles». Ces mécaniques ronflantes et rutilantes cohabitent avec les survivances : les chevaux Percherons notamment qui, de plus en plus bannis par la modernité productiviste, demeurent dans les petites exploitations (ainsi les technocrates parisiens nomment-ils les métairies modestes), des auxiliaires indispensables.
Ce village, Ancinnes, est bien vivant. La nécessité déploie un large éventail de savoir-faire… Boucher, bouilleur de cru, boulanger, bûcherons, cafetier, cantonnier, chiffonnier, coiffeur, curé, épicier, facteur, fossoyeur, garde-champêtre, grainetier, instituteur, journalier, maçon, maréchal-ferrant, mécanicien, menuisier, notaire, restaurateur, vétérinaire… Ils servent les habitants dont la plupart travaillent à Alençon, la grande ville voisine (chez Moulinex, l’empereur du moulin à légumes), à la scierie locale, dans les fermes. Le jour du seigneur, endimanchés, on se presse à l’église et au café (chacun ses manies). Ici ou là, n’importe, c’est surtout l’occasion d’avoir des nouvelles, des uns et des autres. Les commères ont la part belle. Avec elles, pour sûr, les potins tomberont à point nommé dans des oreilles avides de rumeurs croustillantes.
Des familles, solides, forment un ciment villageois. Il n’est pas rare de recenser des mères, prolifiques comme garennes (qui ont accouché entre 8 et, parfois, 12 ou 14 enfants). Les «queniaux» (langage vernaculaire) courent en tous sens. Par nuées braillardes et ébouriffées, des indiens et des cowboys en culottes courtes tournent autour de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul comme Sioux autour d’un convoi de covered-wagons disposé en cercle. Ce lieu-saint, qui accueille les paroissiens depuis des siècles (la première pierre de l’édifice a été posée au XIème), ne se formalise pas que des enfants de chœur se muent en galopins, emplumés pour les uns, enfouraillés pour les autres, une fois la messe dite.
Du matin au soir, à pied, à cheval, en voiture, les Ancinnois vont et viennent. Ici, ça grouille. On bosse et turbine. Tout s’achète et tout se vend, des mottes de beurre et des lapins, des stères de bois et des fagots, des pots de miel et des bouteilles de gnole…
La télévision et le téléphone demeurent rares. Seuls ceux qui lisent Ouest-France ou l’Humanité savent ce qui se passe en Chine et ailleurs.
A Ancinnes en ce temps-là, la vie est tout à la fois intense et déconnectée (en apparence) de la folie des hommes.
Une fois adolescent, les boutonneux à poil ras n’avaient plus que trois obsessions : embrasser les filles (on disait rouler un patin ou une galoche en attendant mieux), dévaler des raidillons abrupts à fond de train sur des deux-roues effrénés et jouer au football. Il pouvait arriver qu’un dimanche se conclue sans que nous ne soyons parvenus à nos fins. Cependant, je conserve le souvenir d’une époque insouciante. Heureuse donc.
Vendredi 11 septembre 2026, je suis passé à Ancinnes pour marcher sur les traces de ma nostalgie.
J’ai commencé par déambuler dans le cimetière où repose Valentine (1898-1982), ma vraie fausse grand-mère qui, complice de mes fredaines juvéniles, a accompagné jour et nuit ma jeunesse buissonnière. Le lichen grignote un peu son nom gravé sur sa pierre tombale. Personne fors nous ne la vient voir. Personne excepté le graphomane ne se souvient. Personne n’est plus là.
J’ai jeté un œil sur les stèles avoisinantes. J’ai vu des tas de noms familiers de mon enfance : des relations de Valentine, des parents de copains ou copines, des voisins, des commerçants, des gens dont on connaissait le nom. Tous ou à peu près naquirent entre 1900 et 1950. Tous ont quitté le plancher des vaches. Ne restent que quelques descendants et beaucoup de nouveaux-venus. Des gens qui ignorent tout de la vie ici il y a plus de soixante ans. Ancinnes compte 200 habitant de plus (900 contre 700) mais semble aussi animé qu’une ville fantôme (ghost town) au fin fond du farwest après le passage d’un nuage de sauterelles gloutonnes (pléonasme)-.
J’ai ensuite, en bonne compagnie de mon épouse unique et préférée, exploré les petites routes que j’ai tant arpenté jadis. Geneslay, Le Gué de l’Aulne, le Coudrai, le Pressoir, le Petit Parc, le Chatelet, le Berry… Ici un pavillon type Sam Suffit, là une ruine oubliée. Que reste-t-il du passé ?
Les agriculteurs ont rétréci aux ravages de la mondialisation, de 17 à 2% de la population (1 200 000 fermiers français ont plié les gaules au cours des cinquante dernières années).
Sur la vingtaine de métiers évoqués ci-dessus, ne subsistent qu’un coiffeur, un forgeron (?), des enseignants et…, une diététicienne, un prof de yoga, des hébergeurs de pérégrins. La rue principale est désespérément inanimée. Putain de cafard. Même les Malo manquent. Qui l’eut cru ! Plus de commerces donc plus de chalands. C’est tout juste si un de ces lieux de vie «multiservices» (café, restaurant, épicerie, dépôt de pain, marchand de journaux etc…) parvient à survivre. Difficilement. De loin en loin une rare automobile passe sans s’arrêter. Pas un gamin ne court, ne joue, ne crie. Même les chats et les chiens semblent avoir déserté.
Soyons juste, l’église et le presbytère devenu mairie ont été rénovés avec goût. Le collège, relégué en contrebas du Boulevard des Allonges, résonne de voix enfantines. Nombre de maisons anciennes ont été liftées et d’autres, récentes, laissent à penser que des femmes et des hommes rentrent la nuit venue dormir dans un clapier. J’entends la Montagne de Ferrat.
Mais quand on a connu Ancinnes des années 60, 70, 80 on peine à croire que la vie subsiste sur les bords de la Semelle. C’est tout le contraire, j’ai ressenti l’impression de déambuler dans un village mort.
Sans doute que le temps passe sans égard pour la tendresse des dinosaures à l’attention de leur jeunesse fanée.
Je me demande si pour fêter nos 70 piges en juin 2027 nous ne devrions pas louer la salle des fêtes d’Ancinnes pour un repas dansant. Filles et garçons (enfin mamys et papys si vous préférez) viendraient en costume d’époque (jeans patte d’eph pour les gars, robes hippies pour les filles), en look vintage (cheveux longs et moustaches duveteuses pour les uns – couettes et lunettes oversize de starlette pour les unes), en tacots (Quatrelle et 2CV). Il nous faudrait bien sur soit un groupe de zycos spécialisés dans les années 70 soit une playlist adéquate (mélange oxymorique comme nous de Deep Purple et de C Jerôme, de Patti Smith et Alain Barrière) afin de pingouiner sur le parquet avec la grâce qui autrefois fut la mienne, etc…
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